La Formation des hommes par le métier.

Gustave Thibon a écrit : " Le peuple porte en lui de quoi tout sauver, tout régénérer, mais aussi de tout encanailler et détruire."

En fait, deux courants se croisent dans son âme, l'un porteur de profondes richesses, l'autre tendant vers l'anarchie. Déjà Platon enseignait que l'éducation des hommes a deux racines, l'une plongeant dans le ciel, l'autre dans la terre. Tant la solidarité est étroite entre l'enracinement dans le concret et l'ouverture à la beauté.

Ce qui nous amène à notre sujet: la fonction éducative des métiers. Car tout métier étant du domaine du vivant, est obligé en permanence de s'adapter au réel, de réagir contre ce qui le menace ( la réaction est la loi de la vie). Tout métier est ainsi une incitation au progrès continu, ce qui n'est pas la moindre de ses vertus. Et les gens de métier savent de quel prix il faut payer les progrès durables. Il ne s'agit donc pas d'une mystique du travail : les métiers sont des réalités vivantes qui n'ont pas toutes les vertus: il y en a qui élèvent l'homme, d'autres qui l'avilissent.

Les critères dont nous voulons parler sont précis :

   il y a les valeurs propres de la personne, intelligence, liberté, responsabilité,

   il y a les valeurs sociales, autorité, hiérarchie, solidarité...

Apprendre un métier sérieusement c'est former son esprit à distinguer les idées, abstraire et généraliser. Henri Char lier citait ces menuisiers du XVIIe siècle qui nous ont laissé tant de meubles admirables, tout en ne sachant pas toujours lire. Quelle qualité de civilisation ! Acheter un tronc d'arbre pour en tirer une armoire, mener ce travail à bonne fin, c'est connaître son métier, c'est d'abord apprendre à penser et à calculer, ce qui implique des disciplines qui n'ont rien à voir avec la littérature. C'est pourquoi la vie des métiers est, avec la vie de famille, le milieu le plus fécond pour l'éducation intégrale de l'homme, en même temps qu'un antidote très efficace contre les dérèglements de la vie moderne.

En définitive « la véritable école de la pensée c'est la nature des choses, c'est l'ordre de la Création. A la limite les métiers sont une création seconde et Blanc de St Bonnet allait jusqu'à dire que "Dieu créa l'homme le moins possible", riche de virtualités mais au départ pauvre et nu. A l'inverse, l'homme noyé dans la collectivité anonyme, gavé de facilités, abusivement sécurisé. est un homme stérilisé.

Les trésors d'art, églises ou vieilles demeures que nous trouvons dans les plus petits villages de nos chrétientés sont autant de témoignages de ces peuples si solidement incarnés. Pour réaliser combien les métiers déterminent la personnalité, il suffit de se promener dans nos cités modernes : déficients, asociaux , déracinés, paumés prolifèrent dans l'exacte proportion des non professionnels . Mais dès que quelqu'un a vraiment un métier, il en est typé, il a le physique de l'emploi, le métier lui rentre dans la peau, car les vrais métiers comportent leurs souffrances, conformément au " Tu enfanteras dans la douleur".

Par son métier l'homme acquière une autorité sociale, dans la variété infinie de ces personnalités qui font une société. Source de l'honneur personnel et besoin vital de l'âme, le métier fait partie de la Tradition d'une collectivité.

Et l'histoire des métiers présente des enseignements, des trésors de grandeur, d'héroïsme, de probité et même de génie. Nous voilà aux antipodes de l'esprit moderne, égalitaire, collectiviste, où l'homme est traité en éternel assisté, en irresponsable chronique, en isolé social, alors que l'un des principaux critères d'éducation c'est le sens des responsabilités : l'homme responsable épouse la réalité de ce qu'il veut assumer. Et si l'homme de métier commet une malfaçon il est immédiatement et personnellement sanctionné. Par contre, plus les fonctions sociales s'éloignent du concret, moins la sanction sera directe et personnelle. Voyez la tranquille impunité de tant de clercs, qui peuvent pendant des années empoisonner des milliers d'intelligences, conduire la société au désastre ; non seulement la sanction n'est pas immédiate, mais elle touchera d'abord les autres. Si nous voulons travailler au rétablissement des équilibres naturels il nous faut un tissu social diversifié, riche de pouvoirs populaires capable de s'opposer aux rêves de planification universelle. Les métiers sont des pépinières capables de tenir en échec les puissances d'argent et d'opinion. C'est la réserve silencieuse du pays réel.

Henri Eschbach  

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