Un ami nous a transmis ce texte de Gustave Thibon qui nous explique ce qu'est la vrai politesse. Il nous a paru utile de vous donner sa définition de cette vertu sociale. Le philosophe montre la vanité d'un préjugé "anti-bourgeois" et l'importance des règles de bienséance.
La politesse (Gustave Thibon)
« Les hommes de ma génération se lamentent sur le déclin de la politesse chez les jeunes gens. Je ne suis pas sûr que cette accusation soit fondée. Disons plutôt que nous vivons dans un climat de tension nerveuse et de dispersion psychologique peu favorable, à tous les âges, à l'éclosion de cette fleur délicate qu'est la courtoisie.
« Un jeune "affranchi" m'a tout de même tenu le propos suivant : "Votre fameuse politesse, c'est de l'hypocrisie. Oserez-vous dire que vous êtes sincère quand vous souriez dans le train à cet inconnu dont le visage vous déplaît ou quand vous écoutez patiemment le bavardage assommant d'un vieux raseur ?"
« J'ai répondu que les choses n'étaient pas si simples et que la notion de sincérité comportait bien des étages. Lorsque, assis à une bonne table, je refuse de m'octroyer un supplément du plat qui me fait envie, je ne suis pas sincère avec ma gourmandise, mais je le suis avec ma volonté qui me commande d'y résister. De même pour les inconnus rencontrés dans le train : si, en me montrant aimable avec eux, je ne suis pas logique avec mes humeurs, je me sens parfaitement accordé avec un impératif plus profond : celui qui m'enjoint de me comporter humainement avec tous les hommes.
«Hypocrisie ?Il faut distinguer. L'hypocrite est celui qui feint des sentiments qu'il n'éprouve pas, dans le but de tromper ses semblables à son avantage personnel. Tel le faux dévot dans un milieu religieux ou l'homme politique qui change de couleur au gré des fluctuations de l'électorat ou du pouvoir. Tandis que la courtoisie, même si elle comporte une partie de feinte, joue exclusivement à l'avantage du prochain.
« Surtout quand elle s'adresse à des inconnus ou des inférieurs. Un vieil ami me racontait avoir assisté à une réunion mondaine en compagnie du philosophe Bergson, alors au somment de sa gloire. On avait donné à celui-ci, comme voisine de table, l'une des plus invraisemblables perruches de la société parisienne. Et, à l'émerveillement de l'assistance, il écouta jusqu'au bout, avec un ravissement apparent, les propos biscornus de sa compagne. Il sortit sans doute assommé de cet entretien, mais la pécore rentra chez elle ravie - et, qui sait ? peut-être un peu améliorée - par l'attention et l'affabilité du grand homme. Peut-on rêver d'une bienveillance plus désintéressée ?
« S'il me fallait donner une définition de la politesse, je dirais qu'elle est la forme épidermique et anonyme de l'amour du prochain. Être poli, c'est faire bénéficier n'importe quel être humain d'un préjugé favorable.
« Vertu mineure et superficielle ? Bien sûr, comme l'indique l'étymologie du mot qui dérive du verbe polir : rendre lisse. Mais les échanges superficiels ne sont-ils pas ici-bas de beaucoup les plus nombreux ? Et, surface pour surface, mieux vaut le contact d'un corps lisse que celui d'un corps rugueux...
« Un de nos grands moralistes français résume ainsi la question : "la politesse n'implique pas toujours la bonté ; elle en donne au moins l'apparence et fait paraître l'homme au-dehors comme il devrait être au-dedans".
« Plus que cela : elle l'aide à devenir au-dedans ce qu'il paraît au-dehors. Notre époque, si prompte à déprécier les convenances extérieures au nom d'une pseudo profondeur qui se réduit le plus souvent aux remous anarchiques des humeurs et des impulsions, méconnaît là un phénomène commun à toutes les formes de discipline et d'apprentissage : les gestes et les signes les plus conventionnels imprègnent peu à peu l'être intérieur ; en jouant correctement le jeu social, on assimile les règles du jeu - en d'autres termes, l'habit, quoi qu'en dise le proverbe, déteint toujours plus ou moins sur l'âme du moine et, à force de "sauver les apparences", on finit par modifier positivement les réalités. »
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